La Page

Elle est vaste, pleine de lumière, prête à capter toutes les teintes, de l’or du soleil levant au bleu crépusculaire. Elle en oubliait le gel de l’hiver tant la chaleur des échanges s’épanouissait en termes délicats et choisi, attentions envers l’autre. Elle s’ornait d’horizons lointains et gravait en elle la carte du tendre. Elle s’ouvrait, variant les plaisirs, coquelicot secret, orchidée fragile et rose passion. Les thèmes désordonnés du vivant s’éclataient sur elle,sans affront, en partage incessant. Quelque foi, elle tremblait d’abîmer le lien s’ancrant en elle, elle préférait les courbes aux lignes brisées. Ses signes déliaient les matins les plus ombrageux, les aléas fracassant ses personnages. Elle les désiraient habiles dans leur envie de transcrire en elle leurs vérités aléatoires. Les mensonges tenus ne l’offusquaient pas tant qu’elle continuait à exister. La distance rendait les lettres funambules.

 

 

Le printemps les échauffait doucement mais certains brouillards pernicieux les faisaient douter. L’écriture devenait acide, plus acrimonieuse puis s’excusait de ses vaines inquiétudes, cherchant à se rassurer dans des phrases attentionnées. Des projets de vis à vis se créaient en eux, chacun se préparait à l’autre. Elle tentait d’apprivoiser ces deux êtres en incertitude, Avancer l’un vers l’autre, sans se préoccuper des bien pensants, de la bonne conscience, ne se soucier que de son libre-arbitre. Les considérations physiques avaient été dépassés par l’échange de prises de vue. Petit à petit, ils devenaient palpables , lignes de vie aux coins des yeux, sourires un peu forcés, pose sans artifice, Chacun s’oubliait en observant l’autre. La page devenait patchwork, s’illustrant de photos, de musiques échangées, de souvenirs d’enfance, Ils s’écrivaient dès l’aurore, se contant leurs rêves, Les mots se croisaient et la similitude de certaines instants vus et vécus les faisaient frémir.

 

L’été s’avançait en fruits épanouis, Convenir d’un rendez-vous s’entrouvrait mais cela restait tapi sans oser se déclarer, Se savoir dans la même ville, sans contact tactile, leur offrait le charme suranné d’une cour mutuelle, ils avaient peur de se démystifier,

Un lieu et un horaire furent décidés, Ils avaient choisi la terrasse d’une brasserie sur les grands boulevards, La foule les préserverait des regards indiscrets,

Le matin du rendez-vous, chacun reçu un télégramme d’annulation. Une simple excuse que l’un et l’autre savait creuse, cachant l’effroi de briser cette harmonie virtuelle.

 

Les vacances se profilaient , les mots voyageaient plus loin, gardant leur même force. Ils déconstruisaient le proverbe : «Loin des yeux, loin du cœur.» Ils se décrivaient la captation des rayons au couchant, les balades au creux des vagues. Aux missives s’ajoutaient un galet irisé, une recette de cuisine découverte, une fleur à peine sèche d’avoir été cueillie au plus près de la rosée. Ils échangeaient grain de sable contre écorce, La page devenait malle aux trésors.

 

Rentrée en solitaire, le désir de la rencontre devenait plus pressante. L’automne domptait encore quelques éclats estivaux, les cafés offraient leurs chaises et leurs tables aux dernières chaleurs. La place du Châtelet fut décidé pour devenir un espace de connexion au réel.

 

Il est arrivé le premier, avec beaucoup d’avance, il avait besoin de ressentir l’ambiance, de choisir une table, en extérieur, discrète mais suffisamment visible. Son attente ne fut pas longue, elle aussi arriva en avance. Ses boucles châtain clair encadrait un visage fin avec un regard mobile, elle a souri dès qu’elle l’a aperçu. Elle ne s’était pas apprêtée pour ce rendez-vous, préférant le naturel à l’artifice. Chemiser à fleur, ouvert jusqu’à la naissance des seins, short en lin noir et fines sandales du même ton, la peau gardant encore quelques ombres solaires. Lui aussi était sobre, jean, tee-shirt et chaussures sombres,

Elle s’est assise auprès de lui. Il ne savait pas s’il devrait lui tendre la main ou la joue. Elle pris l’initiative de l’embrasser doucement, non loin de ses lèvres. Dans le brouhaha des conversations et l’entrechoquement de la vaisselle, ils se taisaient. Le serveur brisa ce silence timide en venant prendre la commande, Café pour lui, thé pour elle.

Le dialogue a démarré sur des banalités, le temps puis les vacances et le travail. Ils se sentaient dangereusement s’engourdir, la Page leur manquait. Elle les libérait de ces vaines considérations, elle était leur carapace permettant de cacher ce qu’ils croyaient être une inutilité extérieur. Ils se rendaient compte qu’elle était l’équilibre, le lien et qu’ils couraient à la catastrophe s’ils ne s’en affranchissaient pas.

 

Elle a osé exploser cette conversation tournant au ridicule des lieux communs en lui prenant la main, il n’a pas plus réfléchit, l’a enlacée et embrassée …

 

La Page se retrouvait blanche, abandonnée. Ils écriraient la suite sans elle. Elle s’est embrasée tel le baiser qu’ils échangeaient.

Elle n’était pas défunte, juste à la recherche de nouveaux esprits à conquérir et peut-être à réunir …