La Page

Elle est vaste, pleine de lumière, prête à capter toutes les teintes, de l’or du soleil levant au bleu crépusculaire. Elle en oubliait le gel de l’hiver tant la chaleur des échanges s’épanouissait en termes délicats et choisi, attentions envers l’autre. Elle s’ornait d’horizons lointains et gravait en elle la carte du tendre. Elle s’ouvrait, variant les plaisirs, coquelicot secret, orchidée fragile et rose passion. Les thèmes désordonnés du vivant s’éclataient sur elle,sans affront, en partage incessant. Quelque foi, elle tremblait d’abîmer le lien s’ancrant en elle, elle préférait les courbes aux lignes brisées. Ses signes déliaient les matins les plus ombrageux, les aléas fracassant ses personnages. Elle les désiraient habiles dans leur envie de transcrire en elle leurs vérités aléatoires. Les mensonges tenus ne l’offusquaient pas tant qu’elle continuait à exister. La distance rendait les lettres funambules.

 

 

Le printemps les échauffait doucement mais certains brouillards pernicieux les faisaient douter. L’écriture devenait acide, plus acrimonieuse puis s’excusait de ses vaines inquiétudes, cherchant à se rassurer dans des phrases attentionnées. Des projets de vis à vis se créaient en eux, chacun se préparait à l’autre. Elle tentait d’apprivoiser ces deux êtres en incertitude, Avancer l’un vers l’autre, sans se préoccuper des bien pensants, de la bonne conscience, ne se soucier que de son libre-arbitre. Les considérations physiques avaient été dépassés par l’échange de prises de vue. Petit à petit, ils devenaient palpables , lignes de vie aux coins des yeux, sourires un peu forcés, pose sans artifice, Chacun s’oubliait en observant l’autre. La page devenait patchwork, s’illustrant de photos, de musiques échangées, de souvenirs d’enfance, Ils s’écrivaient dès l’aurore, se contant leurs rêves, Les mots se croisaient et la similitude de certaines instants vus et vécus les faisaient frémir.

 

L’été s’avançait en fruits épanouis, Convenir d’un rendez-vous s’entrouvrait mais cela restait tapi sans oser se déclarer, Se savoir dans la même ville, sans contact tactile, leur offrait le charme suranné d’une cour mutuelle, ils avaient peur de se démystifier,

Un lieu et un horaire furent décidés, Ils avaient choisi la terrasse d’une brasserie sur les grands boulevards, La foule les préserverait des regards indiscrets,

Le matin du rendez-vous, chacun reçu un télégramme d’annulation. Une simple excuse que l’un et l’autre savait creuse, cachant l’effroi de briser cette harmonie virtuelle.

 

Les vacances se profilaient , les mots voyageaient plus loin, gardant leur même force. Ils déconstruisaient le proverbe : «Loin des yeux, loin du cœur.» Ils se décrivaient la captation des rayons au couchant, les balades au creux des vagues. Aux missives s’ajoutaient un galet irisé, une recette de cuisine découverte, une fleur à peine sèche d’avoir été cueillie au plus près de la rosée. Ils échangeaient grain de sable contre écorce, La page devenait malle aux trésors.

 

Rentrée en solitaire, le désir de la rencontre devenait plus pressante. L’automne domptait encore quelques éclats estivaux, les cafés offraient leurs chaises et leurs tables aux dernières chaleurs. La place du Châtelet fut décidé pour devenir un espace de connexion au réel.

 

Il est arrivé le premier, avec beaucoup d’avance, il avait besoin de ressentir l’ambiance, de choisir une table, en extérieur, discrète mais suffisamment visible. Son attente ne fut pas longue, elle aussi arriva en avance. Ses boucles châtain clair encadrait un visage fin avec un regard mobile, elle a souri dès qu’elle l’a aperçu. Elle ne s’était pas apprêtée pour ce rendez-vous, préférant le naturel à l’artifice. Chemiser à fleur, ouvert jusqu’à la naissance des seins, short en lin noir et fines sandales du même ton, la peau gardant encore quelques ombres solaires. Lui aussi était sobre, jean, tee-shirt et chaussures sombres,

Elle s’est assise auprès de lui. Il ne savait pas s’il devrait lui tendre la main ou la joue. Elle pris l’initiative de l’embrasser doucement, non loin de ses lèvres. Dans le brouhaha des conversations et l’entrechoquement de la vaisselle, ils se taisaient. Le serveur brisa ce silence timide en venant prendre la commande, Café pour lui, thé pour elle.

Le dialogue a démarré sur des banalités, le temps puis les vacances et le travail. Ils se sentaient dangereusement s’engourdir, la Page leur manquait. Elle les libérait de ces vaines considérations, elle était leur carapace permettant de cacher ce qu’ils croyaient être une inutilité extérieur. Ils se rendaient compte qu’elle était l’équilibre, le lien et qu’ils couraient à la catastrophe s’ils ne s’en affranchissaient pas.

 

Elle a osé exploser cette conversation tournant au ridicule des lieux communs en lui prenant la main, il n’a pas plus réfléchit, l’a enlacée et embrassée …

 

La Page se retrouvait blanche, abandonnée. Ils écriraient la suite sans elle. Elle s’est embrasée tel le baiser qu’ils échangeaient.

Elle n’était pas défunte, juste à la recherche de nouveaux esprits à conquérir et peut-être à réunir …

MARS ET VENUS

J’ai eu la chance de ne pas avoir eu de père. Ces mots peuvent vous choquer. Cet état de fait m’a permis de regarder les hommes, non comme des références du pouvoir ancestral mais comme des égaux. Pas de rivalité, pas de Jocaste en moi. Juste un regard amusé sur leurs multiples démonstrations de supériorité.

Les êtres masculins sont étranges. Ils passent leur temps à démontrer qu’ils sont les meilleurs. Sont-ce des milliers d’années de culture agrégée ?

Peut-être est-ce ce sentiment curieux les poursuivant toute leur vie : ils ne seront jamais une matrice créant un autre être.
Je les rassure, même si mettre un enfant au monde est une chose formidable, cela n’est en aucun cas une obligation pour créer un lien fort. Les vaches ont bien des veaux mais leur « amour » ne dépassera jamais le passage à l’âge « adulte » de l’animal.

A cinq ans, j’ai réglé inconsciemment plusieurs problèmes psychanalytiques :
Un enfant peut être conçu hors mariage et être aimé,
Les adultes sont des menteurs,
Un homme n’est pas obligé d’être une représentation de l’autorité,
La société patriarcale n’a de valeur que par la croyance que nous lui apportons.

J’aime les êtres masculins. Je dis souvent que je peux le prouver, j’ai fait deux garçons. Une forme de plaisanterie pour détourner l’esprit chagrin m’accusant d’être contre les mâles. En paraphrasant Sacha Guitry, j’écrirais que je suis contre les hommes, tout contre…

Tous les hommes (amants ou pas) que j’ai rencontré ont ressenti cet étrange syndrome de vouloir remplacer mon père (surtout quand ils apprenaient son absence précoce) mais l’amour n’est pas le paternalisme.
Soit ils voulaient me protéger, soit me donner des leçons, soit me tenir en infériorité par leur capacité financière. Je n’ai jamais réclamé l’égalité brute et imbécile (je ne parle pas des salaires ni des tâches ménagères), je ne désirais que l’échange et la complémentarité. Nous avons la chance de pouvoir échanger nos savoir-être, nos connaissances, partageons-les au lieu de cette joute permanente afin de prouver que nous sommes vivants et différents, une autre lutte des classes, un peu stérile.

Messieurs,respectez nos choix, devenez nos compagnons et non pas nos mentors, acceptez nos différences, ne nous ridiculisez pas dans nos expériences manuelles, ne glosez pas sur le fait que les grands cuisiniers sont des hommes, arrêtez de dire que nos menstruations nous rendent irritables, ne critiquez pas nos envies de propreté ou nos longues conversations…

Mesdames, aimez les hommes comme ils sont, n’essayez pas de les changer, le prince charmant n’existe pas. Par contre, éduquez vos fils dans le respect des différences, apprenez-leur qu’il n’y a pas de tâches ingrates dans leur futur foyer, que les femmes ne sont pas des objets à acheter et à jeter, que la société donne une image des êtres féminins hors de la réalité.

Je pense que cela pourrait créer une humanité plus juste, non basée sur un paradigme antédiluvien.

La réalité est que nous sommes des êtres ardents et dissemblables, c’est cela qui fait le bonheur de nos rencontres.

Blues nuance …

Blues nuance

Il était déjà en fuite. Même à côté d’elle, il était absent. Il souriait, plaisantait, parlait mais vivait dans un autre monde. Elle se sentait gardienne d’une prison à ciel ouvert, sans barreaux. Drôle de perception de vivre à côté d’une ombre. Les jours s’accumulaient en semaines, en mois. Il lui prodiguait toujours de l’attention mais elle était empreinte de faux semblant telle des excuses face à cette liberté grandissant en lui.
Elle avait pensé à une autre femme, ce ne serait pas la première fois qu’il succomberait à un sourire engageant. Il ne s’aventurait jamais très loin dans la relation, quelques gestes, des baisers, la crainte du «qu’en-dira-t-on» avait été toujours plus présente que celle de la peiner.
Pas de courbes voluptueuses ou de lèvres pulpeuses, cette fois-ci. Elle ne sentait pas trompée par une aventure horizontale mais par l’amour. Celui n’ayant pas besoin d’exploits tactiles, juste d’une présence, d’une voix.
Depuis plus d’un an, il s’était mis à la peinture et s’enfermait dans le garage pour n’être dérangé par personne. Ses premières toiles avaient plu et l’exposition qui s’en suivit eu un succès honorable. Elle l’avait poussé à continuer, lui procurant, avant même qu’il le demande, toiles, couleurs, etc.
Elle savait qu’il avait des admiratrices, elle les avaient vues lors du vernissage, agglutinées telles des groupies et poussant des exclamations ravies devant ses œuvres et son ironie légendaire. Elles l’ignoraient bien qu’il l’eut présentée. Elle restait à l’écart, ne se sentant pas l’âme d’une harpie préservant son pré carré. Elle, pleine d’humour habituellement, se sentait grise, s’oubliant peu à peu, le flattant dans ses moments de doutes, le protégeant en écartant les importuns.

Il y a un an, il était arrivé avec un sourire radieux, il avait la proposition d’exposer à New York. Elle était ravie mais se rembrunit légèrement quand il lui annonça qu’il devait s’y rendre seul. Les raisons étaient multiples, financières, pratiques et si argumentées qu’elle avait senti qu’il ne lui disait pas tout. Elle savait qu’à la moindre objection, il se renfermerait et l’accuserait de le limiter à un peintre du dimanche et bouderait jusqu’à ce qu’il obtienne son accord. Alors autant éviter de perdre son temps.
Tous les deux mois, il partait deux semaines, revenait plein de projets, s’enfermait pour peindre pendant de longues heures. Elle l’entendait parler doucement, elle avait cru qu’il pensait à haute voix.
Un matin, le téléphone sonna, c’était le propriétaire d’une galerie parisienne, il appelait sur le téléphone fixe car il tentait en vain de l’avoir sur son portable. Elle comprit que ces soliloques étaient des dialogues. Elle a osé s’approcher de la porte du garage. La voix était inhabituelle, plus douce, plus sereine, pas de mots imbéciles marquant une amourette mais beaucoup de tendresse et des accents d’admiration pour son interlocutrice. Elle savait que c’était une femme, elle avait appelé le numéro revenant le plus souvent et une voix posée lui avait répondue. Elle s’était fait passée pour une pigiste intéressée par sa galerie. La conversation dura peu mais elle perçu un être intelligent, cultivé.
D’autres qu’elle aurait combattu pour sauvegarder leur couple. Étrangement, elle n’était ni en colère, ni déçue. Elle éprouvait une brûlure vive au niveau de la poitrine mais ne s’était pas affolée, elle n’ignorait pas qu’un amour déclinant provoque des souffrances intenses et physiques. Elle s’est arrangée pour ne rien changer à son attitude et l’a aidé à préparer ses bagages pour l’exposition. Il lui a assuré que dès que celle-ci aurait démarré, il lui offrirait un billet pour le rejoindre. Il était si heureux qu’il ne voyait pas les petits changement s’opérer en elle. Elle mangeait de moins en moins, parlait peu et ne lui faisait plus aucun reproche.
Elle l’a accompagné à Roissy sous prétexte de l’aider à porter ses nombreux bagages. Sans s’en rendre compte, il avait emporté ses objets préférés, outre-Atlantique, besoin de retrouver une ambiance familière, disait-il, quand elle lui en avait fait l’observation.

Avant d’embarquer, il la serra contre lui, remarqua ses yeux embués, lui répéta qu’ils seraient réunis dans moins d’un mois.
Doucement, elle se sépara de lui, lui indiquant qu’il était l’heure d’embarquer. Elle lui a tendu une enveloppe, en lui conseillant de ne l’ouvrir que dans l’avion, ce n’était rien d’important. Il lui fit au revoir de la main.
Tout à l’euphorie de son départ, il avait oublié le pli dans sa poche, il l’a retrouvé en cherchant son portable pour consulter ses messages avant le décollage.

Il a ouvert l’enveloppe :

«Tu ne le sais pas encore mais tu viens de nous quitter. En fait, tu l’as fait il y longtemps, inconsciemment, et tu as laissé le temps et la distance faire son œuvre. Une nouvelle aventure s’ouvre à toi, je n’y ai aucune place. Ne te sens ni coupable, ni victime. Je tire ma révérence.»

Les fées de l’Asco

Le soleil réveille doucement l’enfant insulaire, une main ébouriffe ses boucles sombres, une voix ténue souffle à son oreille : c’est le jour de l’Asco,

Un sourire se profile sur son visage lunaire. Il se prépare et file dévorer son petit déjeuner en hâte pourtant il sait qu’elles ne l’oublient jamais. Dans la cuisine, les paniers d’osier, emplis de linge, se démultiplient,

Tout est prêt, le savon noir, les battoirs, le casse-croûte bien enveloppé et l’âne gris souris attendant son dernier chargement, le plus précieux, lui,

La procession commence sur le sentier un peu perdu, enfanté par les pas et les sabots frêles. Peu de mots échangés, juste quelques gestes instinctifs et attentionnés afin de s’assurer que le petit ne bascule pas, Il est gardé comme un trésor précieux par ce triptyque matriarcal. Mère et grand-mères cheminent sereinement, les rayons solaires les précèdent de quelques ombres, ils éclairent les aulnes, les myrtes et le thym, compagnons de route odorants. Le bruissement du vent, le chant de la grive, de la fauvette et les effluves créent un conte, une symphonie originelle.

La rivière est en vue, chacune s’installe, alors commence la valse des battoirs en olivier frappant les draps, les pantalons et les chemises. Ils plongent dans l’eau pure et bouillonnante, la mousse du savon noir recouvre chaque pan de coton et de lin, Quelques bulles savonneuses s’élèvent jusqu’au ciel azuré. L’enfant est assis à l’ombre des buissons, il observe ces cercles irisés jouant avec la lumière, les mouvement rapides des bras trempant le tissu, les mains frottant, entente tacite de tous les membres, cadence des corps dans cet acte purificateur.

Une fois immaculé, le linge s’installe sur les buis environnants, ils ressemblent ainsi à une exposition picturale un peu fantomatique.

L’âne est proche de l’enfant et cueille du bout des dents quelques radichju, ses longues oreilles en vigie.

L’olivier, cadran solaire végétal, marque l’heure du déjeuner. Le pain de ménage, le lonzo, la filetta apparaissent accompagnés de fruits, les femmes mangent en silence, offrant au petit les bouchées les plus tendres et les plus savoureuses.

Le linge est retourné pour que la chaleur de l’astre lumineux termine son labeur. Elles s’étendent à l’ombre, créant un berceau humain pour le petit bout d’homme, le sommeil les envahit doucement.

Les ombres marquant le cœur de l’après-midi réveillent le quatuor. Chaque femme plie, range le linge et prépare le retour au village.

L’enfant regagne le dos de son porteur équin. Il plonge ses mains dans le pelage velouté et soyeux pour garder de ces journées-douceur un souvenir tactile ; instants enchanteurs gravés à vie et à cœur.

   voilà mes fées.

L’homme qui regardait sous les jupes des papillons …

Quand j’étais adolescente, j’étais allergique aux cours de sciences et de maths. Est-ce mon tempérament romantico-littéraire qui me rendait imperméable à la physique-chimie et aux équations à multiples inconnues ou un atavisme légendaire ? Je préférais Hugo à Einstein. Cependant, mes amis les plus proches au lycée étaient tous des scientifiques dans l’âme, paradoxe, non car ils aimaient aussi les belles lettres. Nous nous retrouvions autour d’un thé à la menthe à discuter de l’arrivisme de Julien Sorel et des poèmes d’Arthur Rimbaud.

Nous avons tous suivis des chemins différents : professionnels et personnels.

Par le biais d’Internet, certains d’entre nous se sont retrouvés, avec plus ou moins de bonheur. Les lignes de vie se croisent et s’écartent d’elles-mêmes.

Pourtant quand Luc et moi nous sommes retrouvés, c’était comme si nous nous étions quittés la veille. Physiquement, nous n’avions pas trop changé et notre mental pas trop affecté par les années. Il vivait au Mexique les 2/3 de l’année, était devenu un expert en lépidoptères et partageait la vie d’une scientifique spécialiste en botanique. Leurs recherches portaient sur l’ADN et l’apport des plantes en médecine.

Luc est un poète même quand il enseigne. Il a cette capacité rare de rendre le complexe, plus simple et vivant. Il ne trouve aucune question idiote, au contraire, il préfère des étudiants trop vivants que très sages l’écoutant benoîtement. Comme il le dit lui-même : « Si vous ne participez pas, je ne serai pas bon, si vous êtes bien présents, je serai sûrement meilleur ».

Je l’ai accompagné, à plus de 2 000 mètres, à la recherche de papillons. Il est passionné par son sujet, il est même capable de deviner le sexe d’un papillon à plus de deux mètres. Il transmet son savoir non pas dans une succession de termes alambiqués, mais avec des mots choisis, clairs et même drôles. Il est aussi de plain-pied dans les sciences de la biologie animale qu’il enseigne car il va au plus près des insectes, dans les montagnes mexicaines à la recherche de nouveaux enseignements environnementaux.

Les livres sont les compléments de la nature, il ne faut s’éloigner ni des uns, ni de l’autre pour être au plus proche de la vie.

Rencontre

C’était il y a plus de 20 ans, il y a donc prescription.

J’étais une nouvelle célibataire, sortie d’une union ni malheureuse, ni heureuse mais qui ne satisfaisait plus les protagonistes.
Je sortais beaucoup grâce aux amies ayant décidé de me faire rattraper le temps qu’elles disaient perdu.

Une soirée de fin de printemps s’écoulait doucement, j’avais été invité à un spectacle d’une humoriste, par une amie commune, la salle se partageait en trois tiers : des ami(e)s, des journalistes et le commun des mortels.
A la fin de la représentation, les deux premiers tiers se sont retrouvés pour partager petits fours et champagne. Nous étions au royaume des abeilles désirant devenir reine. Chacun se mettait en avant et je voletais d’ego en ego, jusqu’à ce que je sois retenue par une voix chaude m’interpellant. Je me suis retournée et me suis retrouvée face à un homme entre 30 et 40 ans, pas spécialement beau mais avec un sourire assez énigmatique. Je ne parlerais pas de coup de foudre mais de coup de cœur de part et d’autre. Les présentations ont été succinctes, prénom, nom de mon côté, du sien, un ajout qui lui semblait important, il était journaliste dans une grande radio parisienne.

A l’époque, pas de portable mais des cartes de visites, un échange à la japonaise, assez représentatif du milieu dans lequel je vivais.
Je n’ai pas été et ne serais jamais une bombe qui fait mettre une rue en sens unique mais je suis pleine d’humour caustique, ce qui interpelle souvent la gente masculine.

A cette fête, se trouvaient aussi des étudiants de la fac de Dauphine, ils servaient les rafraîchissements. Derrière le comptoir, un jeune homme blond m’observait et venait me resservir dès que ma coupe de champagne se trouvait vide. Il en profitait pour discuter avec légèreté et a fini par me demander mes coordonnées.
Je ne suis pas une bêcheuse et j’estime qu’il n’y a pas de mal à répondre gentiment à ce genre de demande.

En plus, c’était un temps où on ne pouvait être importuné au téléphone, à part si on était chez soi, je le rappelle pas de portable, ni mail, ni facebook. Pour importuner quelqu’un, il fallait vraiment le désirer.

Précision, je ne suis pas folle des blonds, je les trouve sans envergure, Brad Pitt ne m’a jamais fait rêver. Le jeune homme était charmant mais de 2 ou 3 ans plus jeune que moi, ce qui là aussi posait une légère difficulté, je préfère les hommes de mon âge ou un peu plus vieux. Je n’ai pas l’âme d’une couguar…

La réception terminée, mes amis et mois avons décidé de ne pas rentrer tout de suite et de nous balader dans Paris, la nuit étant encore tiède de la chaleur du jour.

Après avoir déambulé près de deux heures, je suis rentrée chez moi et surprise me suis trouvée nez à nez avec mon blondinet attendant devant mon porche.

Je n’allais pas renvoyer ce garçon ayant traversé tout Paris pour me voir, je l’ai fait monter dans mon appartement. Nous avons discuté longtemps autour d’un café et d’un thé et vers 3 heures du matin, je lui ai fait part de mon désir de dormir. Je voyais bien qu’il était venu pour un tout autre rendez-vous horizontal alors je lui ai expliqué qu’il était hors de question de ce type de relation. Devant sa mine déconfite, je l’ai pris dans mes bras en lui disant que même s’il était très tentant, je ne pouvais que lui offrir que le sommeil. Est-ce mon ton un peu maternel ou la fatigue ? Il a accepté que cette fin de nuit ne soit qu’un partage très sage d’oreiller. Le matin vint trop vite pour mon besoin de repos. Je me suis levée avant lui, ai pris ma douche et préparé le petit déjeuner. Les yeux encore embrumés, il s’est éveillé doucement puis habillé et nous avons mangé ensemble. Une question le taraudait, je le voyais bien, pourquoi n’avais-je pas accepté de passer de tendres moments avec lui ?

Se plaire n’est pas tout, pour passer à l’acte, une femme a besoin d’imprévu mais surtout de savoir que ce ne sera pas un coup pour rien (désolée pour la formule !!!), nos sentiments jouent beaucoup dans notre sexualité. Si nous passons à l’acte, nous ne voulons ni remords, ni regrets.

Nous nous sommes quittés avec un sourire, peut-être l’avais-je déçue ? J’ai su plus tard qu’au contraire, il avait apprécié ma résistance amicale lui prouvant que les femmes n’étaient pas qu’un objet de plaisir mais aussi des êtres avec lesquels il pouvait partager de beaux instants. 

Peter … pater

La route dérivait déjà. A bord de la Ford T, rafistolée, il sentait que la 101 lui échappait. Pourtant cette trace mythique descendant vers San Diego, il l’avait avalé des milliers de fois. Seul, il lorgnait la bouteille bien installée près de lui, elle lui faisait le même appel que celle qu’il avait descendue pendant la matinée. Cependant, il désirait se limiter à une par jour. Il se l’était promis, juré même, il y avait un peu plus de 16 ans. Il avait même été jusqu’à s’engager à ne plus boire mais il savait que ses vœux étaient totalement dérisoires. Le soir s’enfonçait dans l’horizon. Il lui revenait en mémoire le brusque mouvement d’un petit corps dans un autre…

« My god » qu’elle était belle. Il avait ressenti le choc de ces prunelles pers frappant les siennes. Un corps de korrigan, si fin, si menu qu’il pensait le briser s’il l’approchait. Elle s’était assise pour voir ce qu’il gribouillait.

Il l’avait remarquée, de loin, elle dansait avec grâce mais surtout avec une violence rentrée comme si elle avait décidé d’éjecter un fardeau intense. Elle tournoyait sur des rocks endiablés tel une barbare envoûtée, cachée sous la peau d’un ange.

Posée près de sa table, tel un moineau curieux, elle mangeait des yeux le papier mais ne se sentait pas gênée quand elle s’est aperçue que c’était elle, le modèle. Elle était définie en quelques lignes simplifiée mais révélatrices d’un corps souple et mouvant.

Ils avaient échangé leurs prénoms. Son franc : « my name is Peter » avait rencontré une forteresse, elle butait toujours un peu sur ce « Thérèse » qu’elle offrait du bout des dents.

Elle répondait par monosyllabes aux questions mais voulait tout savoir sur son arrivée en France. Elle devenait encore plus attentive quand son récit abordait les plages de Normandie, sa traversée triomphale de la France et la douloureuse découverte des camps de la mort et de leurs rescapés. Elle buvait chaque détail, en demandait encore. Il ne trouvait pas toujours les mots en français, les remplaçait par sa langue maternelle ou des regards douloureux.

Une femme qui écoutait lui donnait l’impression d’être originale. Toutes celles qu’il rencontrait n’accordaient de l’importance qu’à sa provenance outre-Atlantique, il avait le sentiment de devenir un animal exotique. Elles parlaient sans discontinuer, en lui souriant gentiment quand il s’efforçait de transformer la langue de Steinbeck en celle de Molière mais elles partaient déçues devant ses poches vides.

Il a proposé de la raccompagner mais elle dévia la conversation sur son atelier d’artiste. Elle rêvait de le visiter. Il a prétexté que, chez lui, c’était une belle pagaille, qu’il avait un colocataire… Elle lui pris la main d’un geste vif et l’entraîna à l’extérieur de la cave où un trompettiste s’époumonait. Il s’est laissé emporter par ce feu follet, elle lui rappelait les contes irlandais de son père.

L’atelier était assez vaste pour accueillir deux artistes. Son autre âme était un jeune peintre, hésitant entre l’impressionnisme abstrait et le cubisme aléatoire.

Peter sculptait et essayait de se rapprocher de celui qu’il considérait comme son maître : Paul Belmondo.
Thérèse naviguait lentement entre toutes les ébauches, caressant la pierre, le bois, sans mot dire.

Il s’est rapproché d’elle doucement, elle s’est retourné vivement. Dans un même élan, leurs bras s’enserrèrent et leurs bouches se rejoignirent. Le tumulte de ces échanges, d’abord verticaux puis horizontaux raisonnaient dans le calme ardent des lieux.
Après ce combat sensuel, il lui a posé la seule question qu’elle n’espérait pas :
« Toi, tu veux vivre ici? »
Avant de répondre, elle l’a regardé intensément et a soufflé un « oui ».

La vie s’est organisée petit à petit. Avec ses deux petites valises, elle n’avait pas envahi l’espace, juste ajouté un peu de douceur avec un grand plaid trouvé aux puces. Elle avait organisé un petit coin bibliothèque, apportant cette odeur du papier qui lui procurait un sentiment de sécurité. Le colocataire ne venait que pour peindre et il appréciait le silence dont elle faisait preuve en se réfugiant auprès des livres. Elle les voyait s’acharner à chercher le ton et le geste juste, quand elle les sentait découragés, elle allumait quelques bougies et inventait un repas avec le peu de moyens dont ils disposaient. Peter vendait peu d’œuvres, plus par défaut d’ambition que pour leur qualité. Il ne savait pas les monnayer et refusait de nourrir ces requins d’agents prenant près de 50 % des ventes sous prétexte qu’il était encore inconnu. Il lui avait trouvé du travail comme modèle auprès de ses amis. Quand l’argent manquait, ils allaient aux Halles, dans le cœur de Paris, lui déchargeait les cageots de légumes et de fruits, elle les vendait aux primeurs, ils revenaient épuisés mais chargés de denrées et d’images pour les prochaines œuvres de Peter.

Pendant près de quatre ans, leur couple s’est épanoui ainsi, toujours un peu sur la corde raide. Il y avait des tempêtes féroces d’où ressortaient leurs douleurs intimes puis ils se retrouvaient haletants dans le calme de l’œil du cyclone. Ils se réconciliaient brusquement, se jetant dans les bras l’un de l’autre, pleurant, se demandant pardon et recréant leur harmonie sous les draps.

Souvent, elle avait tendance à se refermer quelques fois subitement pour une parole, un geste ou l’orage qui grondait au loin. Elle ne parlait jamais de son enfance. Lui était intarissable sur le soleil de la Californie, le son des chansons, dans un mélange d’apache et de mexicain, de sa mère, les anecdotes des malheureux chercheurs d’or de son père, ressemblant à Jack London. Il partait sur les rivages du Pacifique surtout quand il plongeait dans sa marque de whisky favorite, avant de s’endormir n’importe où. Elle le relevait toujours, l’aidant à rentrer et à se coucher, écoutant ses euphoriques rêves d’artiste.

Ils décidèrent de voyager se pour ressourcer, à travers l’Europe. En premier, la Grèce pour retrouver l’inspiration antique, l’Italie avec Florence, l’Autriche pour l’art déco puis l’Allemagne. Il y avait vécu la guerre, il voulait ressentir la paix. Il éprouvait encore l’odeur de la poudre et la misère des habitants hagards rencontrés. Il avait senti que ce dernier pays faisait peur à Thérèse mais elle avait accepté le visiter Berlin. Ils n’y restèrent que quelques jours car elle était malade, vomissait et avait des vertiges.

Revenus à Paris, il l’a accompagnée chez le médecin. Celui-ci avait souri, à la fin de son auscultation, il lui annonça qu’elle attendait un enfant.
Elle était stupéfaite, non pas qu’elle soit complètement ingénue sur la fabrication et la provenance des êtres humains mais des médecins lui avaient répétés, pendant son adolescence, qu’elle n’en n’aurait jamais…

Peter était fou de joie, il rêvait d’un garçon, caressait le ventre qui s’arrondissait, proclamait que ce serait sa plus belle œuvre. Il avait même acheté de la glaise pour modeler ce futur qui s’offrait à lui…

Elle était enceinte de six mois quand il avait décidé d’inviter tous ses amis pour fêter la venue du bébé. Le problème était que pendant ces agapes, il ne savait pas s’arrêter de boire, il sombrait dans la liesse provoquée par l’alcool et s’écroulait en fin de soirée. Il sentait que cela déplaisait à Thérèse, il lui avait promis d’être plus sage, de diminuer les doses pour ce futur grandissant dans ce nid douillet sur lequel il posait délicatement sa tête.

Après la fête quand il chavira dans le sommeil, sans avoir tenu une seule de ses promesses, il a senti que quelque chose s’envolait de son cœur mais il n’aurait pas su le nommer tant le mélange d’alcools l’entraînait dans les nuées de Morphée…

Le réveil fut féroce, une symphonie de trompettes et de cymbales éclatait dans son crâne. Une douce odeur lui manquait, celle du café, Thérèse avait le don de créer une mixture d’un noir d’encre, Balzac aurait pu écrire avec.

Il a ouvert les yeux et s’est aperçu de l’absence. Oubliant l’ouragan hurlant à l’intérieur de sa tête, il s’est levé d’un bond, a fait le tour de l’atelier. Tout manquait, les deux petites valises, les livres et même le disque de Gribouille, la jeune chanteuse qu’ils avaient rencontrée au « Bœuf sur le toit ».

Disparu son ange et avec elle un morceau de sa chair. Il s’est habillé, a fait le tour de tous les lieux qu’elle fréquentait, les amis, les petits boulots. Tous l’amenaient au vide…

Il a passé un an à la chercher, négligeant son art, dédaignant ou plongeant selon ses humeurs dans son alcool favori. Il pensait qu’elle reviendrait, comme si elle lui avait fait une mauvaise blague, avec le petit dans les bras, ou elle lui donnerait rendez-vous dans un des petits cafés de St Germain des prés ou devant un bouquiniste près de l’Île saint Louis.
Il allait d’espérance en désespoir quand, plus d’un an après, un abbé était venu le voir, lui avait expliqué calmement qu’il ne servait à rien de continuer ses recherches, Thérèse avait décidé d’élever sa fille seule.

Une fille, mais c’était encore plus beau qu’un garçon. Elle ne prendrait que le meilleur de leur histoire d’amour, ne tenterait pas de lui ressembler et puis on disait que les filles étaient proches de leur père. Il était sûr qu’elle était aussi belle que sa mère. Il n’osait pas demander de détails, le père lui appris qu’elle se rapprochait plus de lui par la taille et la couleur de son regard. Elle s’appelait Chris. Peter a compris que même si Thérèse était partie, elle savait qu’il rêvait d’un garçon et ce prénom, un peu androgyne, était comme un cadeau.

Peter imaginait aisément les raisons de la fuite de Thérèse : les fêtes trop nombreuses, toujours enfumées et alcoolisées, le déséquilibre de leur vie sans travail fixe et puis sûrement l’immaturité et l’égocentrisme dont il faisait preuve trop souvent. La preuve en était qu’il ne s’était pas rendu compte que sa présence était plus une charge pour cette enfant qu’une chance.

Il a demandé à l’abbé s’il avait une photo, celui-ci hésita puis lui tendit un cliché noir et blanc. Des yeux sombres en amande semblaient l’observer, lui poser des questions :

Pourquoi trembles-tu devant moi, si petite ? Pourquoi ne te verrais-je jamais ? Quelle est ta part de toi en moi ?

Peter a rendu la photo, sentant bien que Thérèse ne l’autoriserait pas à garder une image de son bien le plus précieux. Le prêtre a rangé rapidement le cliché comme s’il avait peur d’avoir à combattre pour le faire mais Peter ne luttait plus. Il sentait bien que ces quelques instants face à face avec sa fille seraient les seuls qu’elle lui accorderait.

Il annonça qu’il regagnait les États-Unis. Il a échangé la promesse de ne plus chercher retrouver Chris contre celle d’avoir de ses nouvelles une fois par an…

La route s’ornait d’ombres de plus en plus présentes. Il pestait contre lui-même, il aurait dû se battre au lieu d’accepter ces petits bouts de vie.

Il savait qu’elle était très grande pour son âge avec des cheveux auburn ondulés, ses yeux étaient devenus noisette. Elle avait été gravement malade, s’en était sortie avec beaucoup d’humour, cela l’avait rendu rebelle face aux idées reçues. Elle aimait la littérature et se passionnait pour l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Par ces bribes de vie, il se faisait le portrait d’un être restant, cependant, toujours un peu fantomatique.

Est-ce qu’elle lui en voulait sa little french girl ?

Après son départ de France, quinze ans auparavant, il avait rejoint son San Diego natal, il travaillait dans un atelier associant plusieurs artistes. En échange du gîte et du couvert, il donnait des cours de dessin et de sculpture aux gamins du quartier. Il recherchait, en vain, une frimousse lui rappelant celle de Chris. Il les laissait manipuler la glaise, les fusains, ne se fâchait jamais quand leurs cris envahissaient son espace. Il tentait d’être avec eux le père qu’il aurait pu être, sans autorité certes mais avec une immense tendresse.

Il avait exposé de temps en temps mais savait qu’il ne serait jamais ni Rodin, ni Modigliani. Il sentait qu’il lui manquait la petite flamme du génie et la force de savoir se vendre. Il ne marchandait pas le prix de ses œuvres, il était même capable de les brader si l’acheteur semblait ressentir une vraie émotion devant son travail.

Il avait rencontré des femmes mais aucune n’avait eu le temps de lui offrir ce présent incomparable, un enfant. Il était trop cyclothymique et il savait que l’alcool en était l’une des raisons, c’était son démon mais aussi son refuge.

La route tanguait de plus en plus, lui offrant une porte de sortie sans gloire comme son existence mais ce serait son choix.

Il ferma les yeux et aperçu un regard amande et noisette, il sourit…

Mazel Tov

Une entrée discrète au cœur de Paris, dans une rue calme, entourée par le froid d’un hiver rigoureux, j’entre dans la synagogue. L’accueil est serein et souriant.

Pénétrant dans le sanctuaire, j’aperçois la jeune demoiselle qui va passer de l’état d’enfance à celui d’être responsable et sa famille. L’atmosphère est à la fête mais sans effervescence, une prise de conscience, un moment réfléchi par un jeune esprit.

Je m’installe avec les femmes, non pas comme le veut la tradition dans la galerie qui leur est réservée mais sur les bancs devant la Tevah, nous ne serons séparées des hommes que par la travée partageant le lieu de prioritaire en deux. Une façon de respecter la tradition tout en restant proche de celle qui fait sa Bat Mitzvah.

Un lien secret, invisible se crée dans ce lieu existant depuis la deuxième moitié du XIXème siècle où Eiffel a posé son œil d’ingénieur. Une douce chaîne d’affection nous lie à ce bout de femme dans cet instant de prière, de confirmation religieuse.

La cérémonie est très simple, émouvante, le rabbin accompagne cette affirmation de soi dans la vie religieuse et nous explique son importance, sans emphase, avec générosité. Parmi l’assemblée, il y a des israélites mais aussi ceux qui ne le sont pas. Cependant, tous les participants sont touchés par cette foi offerte librement, par cette jeune voix faisant résonner des millions d’âmes, par la tradition transmise, ce fil indéfectible unissant les croyants.

Les parents sont touchés comme nous tous, quelques larmes glissent le long des joues, elles sont les perles de leur profond amour.

Vents contraires

Les vents d’Est et d’Ouest m’ont donné naissance, ils balancent mon cœur ainsi que des anges. L’océan a donné vie à l’Homme. L’Atlantique m’a offert un père traversant les orages et les foudres des combats. Mon éternel retour vers les flots vifs est comme le jaillissement de mes racines.

L’être humain est fait de micro fissures qui marquent sa naissance et son enfance. Il vit sa résilience toute sa vie, dans la mesure de ses possibilités. Il ne peut avancer qu’en créant ses propres fondations, à partir de son passé, de son environnement, il est bâtisseur de lui-même. Il rompt le cordon ombilical, il se rebelle, c’est sa liberté qu’il gagne.

Un jour, il rencontre l’autre, qu’il croit être son double mais ce n’est que le vague reflet d’un rêve éveillé. Il aime comme une friandise trop vite consommée. Il passera de gourmandise, en fast-food avant d’arriver à la simplicité et à la pureté d’un amour qui se déguste. Cela aussi le construira. Il y aura peut-être des séparations qui seront douleur, deviendront cicatrice puis légère trace.

De ces rencontres, une ou deux le marquera à vie et il tentera de retrouver ces compléments de son âme. Il ne sera jamais déçu, s’il est honnête et accepte que le temps passe sur eux.

S’il a aimé réellement un jour, ce sentiment, bien que transformé, ne s’effacera pas.

J’ai vécu tout cela. L’analyse de tous ces instants précieux m’a offert une certaine philosophie. Je vis plus le temps présent, je regarde chaque jour comme une offrande de mes chers absents.

J’imagine bien qu’un jour la faucheuse me rattrapera. Ce sera, je l’espère, un combat loyal, je la regarderais en face, un défi dans les yeux avec un soupçon de peur. Je retrouverais sûrement des êtres chers et s’il y a un Dieu, il devra m’expliquer certaines choses. Je ne sais pas si à l’ultime voyage, je serais seule mais mon cœur sera habité par tous ceux qui m’ont aimée.

Je me souviens de ce que j’ai dit à la mort de ma mère : Nous naissons seul, nous vivons seul et nous mourons seul.

A ce moment là, nous sommes des voyageurs sans bagages sauf ceux de l’âme.

Avc

L’automne entamait son deuxième mois, ses couleurs rousses, brunes et émeraudes chatoyaient,
la douceur de l’ancien été marquait encore la température ambiante.

La fin de semaine avait été calme, petites occupations de citadins, routine délicieuse des petits gestes, des fugaces bonheurs.

Elle n’aimait pas le sucre mais s’était laissée tenter par des rondeurs de chocolat, sur un cœur fondant, enrobées de noisettes pilées, quatre douceurs couronnant un samedi soir.

Le dimanche matin un sentiment de mal être l’étreignit qui la conduisit tout le jour durant «là où le roi va seul». Elle avait cette impression obscure de vivre un lendemain de fête bien arrosée mais sans la joie de l’avoir vécue.

Les indices étaient divers et son médecin cherchait une pathologie distincte mais les multiples examens sanguins démontraient que son anatomie avait décidé d’entrechoquer les diagnostics. Elle avait la sensation d’avoir la digestion d’un boa constrictor (une bouchée de pain mettait des heures à descendre son appareil digestif tout en exprimant sa présence), une douleur semblable à celle provoquée par un couteau planté en permanence dans son foie, un taux interne de cuivre si élevé qu’elle aurait pu refaire la plomberie du château de Versailles et surtout une fatigue intense.

Plusieurs de ses organes se détraquaient, les doctes physiciens parlèrent de maladie auto-immune, un genre de combat des chefs entre anticorps et organes.

Les gros mots comme métastases ou cancer n’étaient, heureusement, pas envisagés, donc elle répétait à l’envie qu’elle s’en sortirait. Elle creusait intellectuellement le sillon séparant son mental de ce corps lui faisant défaut.

50% de la guérison d’un être humain vient de sa combativité. Elle devint le guerrier d’elle-même, ne pas s’appesantir sur soi-même, ne pas écouter les mille et un avis donnés lors de rencontres fortuites avec des praticiens dans l’âme et surtout elle décida d’apprécier la vie.

Quelques mois après l’apparition des premiers symptômes, d’autres plus étranges se sont produits. Le membre fantôme, non, ce n’est pas un jeu de société, c’est l’impression qu’une partie de votre corps (la main dans son cas) ne vous appartient plus. L’éblouissement, l’impression d’avoir le soleil dans son orbite, une sensation d’un semi-aveuglement. Le dernier était le plus impressionnant, le trouble
du langage (elle avait l’impression de s’exprimer comme le cuisinier des Muppets). Face à ses signes, elle a appelé son généraliste qui la reçue sur-le-champ. Celle-ci lui a conseillée de se rendre à l’hôpital Sainte Anne (mais non, il n’y a pas que des fous !) en neurologie.

Arrivée dans le service, elle a expliqué tout ce qui lui arrivait depuis quatre mois, en réponse, le chef de clinique lui a annoncée brutalement qu’elle devait préparer un AVC (Accident Vasculaire Cérébral). Elle se voyait diminuée, perdant son indépendance, son autonomie. Elle craqua…

Avec toutes les pathologies déjà présentes, elle se sentait seule face à un belligérant bien organisé, un ennemi intime.

Elle a demandé à sortir quelques instants pour fumer une cigarette (celle du condamné à mort peut-être) pour reprendre ses esprits. La réaction de la science infuse fut vive et négative, avec le tabac,
le risque s’amplifiait. Il avait raison mais elle lui rétorqua qu’elle n’avait pas l’intention de mourir tout de suite mais de simplement faire le point.

La psychologie et la compassion de certains dans la profession médicale sont vraiment à revoir, pas de compréhension, des injonctions et des obligations.

Elle a promis de revenir dans le quart d’heure.

De retour, on l’installa dans une chambre et les multiples examens commencèrent. Peu à peu, elle a été rassurée, ils étaient négatifs.

Le chef de clinique est venu la voir, en fin de soirée, et lui a annoncée qu’elle souffrait d’aura migraineuse (classe comme syndrome !) Quand elle lui a demandé le remède approprié. Un cachet d’aspirine devrait régler le problème. Cette réponse abrupte la fit bondir, elle signifiait que lors de leur premier entretien, il ne l’avait pas écouté. Aspirine et problème hépatique sont peu compatibles et même totalement déconseillés.

Le bougre était penaud et fut obligé de taire son «immense science» face à cette patiente lui rappelant que l’écoute active est plus que nécessaire quand on est soignant.

La nuit à l’hôpital est étrange, un silence fictif, quelques frottements de semelles, le bruit sourd
des malades et cette impression anxiogène que sa propre humanité s’éloigne. Nous ne sommes plus des êtres mais des malades.

Le lendemain matin, visite du patron du service. Attention, c’est le boss, le grand manitou. Dieu le père a moins de pouvoirs que lui, en tous cas, ce personnage hautain en est persuadé. Les diplômes ne préservent pas de l’imbécillité, au contraire, l’instruction universitaire rend certains esprits tellement imbus d’eux-mêmes, ils doivent faire rimer savoir et pouvoir.

Donc c’est le grand moment de la valse des blouses immaculées et des internes ressemblant
à des manches à balai.

Je me permets de retracer le dialogue vécu.

Patron : – « Donc aura migraineuse. Vous savez pilule, tabac et migraine, cela ne va pas ensemble.
Il faut arrêter quelque chose. »
Patiente : – (avec le sourire) « Je vais arrêter la pilule et utiliser des préservatifs. »
Patron (sourire et silence pincés)
Interne timide : – « Elle n’a pas pensé au tabac ! »
Patiente : – (avec humour) « Que suis-je bête !!! Je vais arrêter la migraine. Quand puis-je sortir ? »
Patron : – « Dès que vous le désirez. (sur l’air de : celle-là, elle va arrêter de pourrir ma divine autorité.) »
Bien sûr, les médecins ne sont pas tous comme ceux décrits plus avant. J’en connais un grand nombre, proches de leurs patients, compréhensifs et ne comparant par leurs connaissances à la substantifique moelle.

Quelle que soit la pathologie (sérieuse ou bénigne), il faut prendre du temps, expliquer et ne pas oublier que l’humour et le sourire (même non remboursés par la sécurité sociale) sont aussi des thérapeutiques.

Molière était proche de la vérité en écrivant « Le malade imaginaire ». Au XXIème siècle, il existe encore des Diafoirus…